Sixième

« Le désespoir est une forme supérieure de la critique.

Pour le moment nous l’appellerons ‘bonheur’… »

C’est sur ces paroles de Léo Ferré qu’ils avaient fondé leur groupe. Ils étaient les quatre doigts de la main. Le pouce ? c’était le groupe lui-même. Les quatre et le groupe formaient la main agile et miraculeuse qui serrait ou repoussait, comptait ou mimait, caressait ou frappait. Dieu avait-il perdu la tête ? ils avaient sauvé sa main. Ils feraient leur vie, ils déferaient ce monde, ils referaient un nouveau monde.

Ayant renoncé au Grand Soir, le groupe se préparait au grand jour. Pour exister, il devait trouver l’équilibre entre distinction et conformisme. Le discours et quelques coups d’éclat pour satisfaire le désir d’exister dans la singularité devaient compenser la peur de se perdre et les pratiques reproductives qu’elle appelle. Jérémie et ses partenaires avaient joué les funambules longtemps. A part quelques hématomes ici ou là, ils s’en étaient plutôt bien tirés. Tant que la communauté d’intérêts demeurait intacte et que ces intérêts n’étaient pas complètement réalisés, l’exploration les tenait en haleine et maintenait les regards tendus vers un même horizon. Si le désespoir guidait l’action, une secrète et orgueilleuse espérance invalidait les fondements mêmes du groupe. Chacun, s’appuyant sur la médiation salvatrice du groupe, niait ses propres doutes quant à la pérennité du groupe et des idées qu’il tentait de véhiculer sinon d’imposer. Quelle reconnaissance était possible hors du groupe ? Et si le groupe se délitait, quels témoignages, quelles traces subsisteraient de tout ce parcours, de tout cet engagement ? Il n’était pas acceptable qu’il ne subsistât rien de ces vies courageuses à faire le monde meilleur. En fait de désespoir, il apparaissait véritablement sur le tard plutôt que dans les prémisses ; c’était toute la différence en la vie et l’idée de la vie. Ils découvraient qu’ils avaient cheminé ensemble dans l’illusion. Lorsque Jérémie s’en ouvrit la première fois au groupe, il essuya une volée de bois vert : ces questionnements petit-bourgeois relevaient de la gangrène néolibérale et, comme dans toutes les utopies, il n’y avait pas de place pour de telles lézardes ; quand on arrête l’Histoire, il n’y plus d’hérésie possible et le temps est aboli.

« Avec le temps… Avec le temps, va, tout s’en va… », Léo avait été au début, il est aussi là à la fin. La tristesse noire de la chanson indiquait à Jérémie que le temps était venu de quitter le groupe avant qu’il ne perde définitivement la faculté d’aimer encore.

Le temps lui était toujours apparu comme un ami, il ne pouvait expliquer pourquoi. Kronos et Saturne n’étaient pas à ses yeux les grands maléfiques que les cosmogonies antiques présentaient. La subversion, c’était peut-être de se débarrasser des héritages et de vivre nu face à la lutte impitoyable pour dire le sens. Hélène l’observait depuis quelques dizaines de minutes. Elle avait toujours été saisie par la gravité du regard de Jérémie. S’il était de composition facile, prompt à accompagner les traits d’esprits ou à se perdre dans le rire simple et brut du burlesque de la vie, il pouvait glisser rapidement vers une concentration grave d’où il ne sortait que lorsqu’il se sentait prêt. Il ne pouvait pas toujours parler immédiatement de ces voyages intérieurs ; quand il le faisait, c’était avec une grande douceur qui parfois touchait à la mélancolie. Elle s’approcha, posa sa main sur l’épaule qui tressaillit.

— Pardon ! fit-elle en retirant prestement sa main.

— Pas de souci. De là où j’étais, je ne vous avais pas entendu venir ; ma réaction était disproportionnée, pardonnez moi !

— Où errais-tu ?

— Asseyons-nous sur le banc qui jouxte la petite mare, nous y serons mieux.

D’un rapide coup d’œil, Hélène inspecta les lamelles polies de la banquette en bois de chêne et les trouva dignes de recevoir sa toilette des grands jours. Jérémie se glissa entre le siège et le grand saule qui laissait retomber sa grande chevelure verte. Il posa ses mains sur les épaules de sa logeuse et entreprit de les masser délicatement ; elle se détendit petit à petit sans mot dire, sa respiration s’apaisa, elle relâcha ses paupières et se laissa emporter par les mouvements experts des doigts qui la caressaient. Une fois détendue, elle l’entendit lui parler de quelques épisodes de son passé ; le ton était sérieux sans être sévère. De petits silences donnaient du poids à certains événements, quelques rires soulignaient parfois la distance qu’il prenait avec certains épisodes peu avantageux de son parcours personnel.

Hélène n’écoutait pas vraiment, elle se contentait d’entendre le son de la voix qui modulait au gré des péripéties du récit. Et puis il y avait ces mains qui disaient plus et de façon décisive ce qu’il pouvait donner. Des larmes perlèrent à ses paupières comme des regrets que l’on n’a pas eus et que l’on aurait aimé avoir.  Comme elle aurait adoré aimer cet homme. Que cela pût advenir, elle n’en avait cure ; là, présentement, elle voyageait dans une jeunesse prometteuse qu’elle n’avait jamais connue.

Elle n’aurait pas pu dire depuis combien de temps la voix de Jérémie s’était tue. Elle avait confondu cette voix avec la musique joyeusement naïve que Schubert avait laissée pour les âmes perdues et qui l’habitait depuis toujours. Les mains avaient-elles poursuivi leur danse ou était-ce son cerveau qui repassait en boucle les gestes qu’elle attendait ? Jérémie lui dit quelques mots doux qu’elle ne distingua pas, les mains effleuraient encore légèrement les bras et les épaules en signe d’adieu. Elle s’abandonna à l’instant qui s’arrêtait en point d’orgue.

Lorsque la brise légère de cette fin d’après-midi glissa sur sa longue nuque dénudée, elle se raccrocha au cours conventionnel du temps. Quelle forme avait donc ce temps qui nous trahissait sans cesse ? Quel rapport au temps nous libérait de son joug ? Jérémie était étendu dans l’herbe, il était lumineux, il attendait qu’elle se posât.

— Le désespoir ne brise que le poltron. Courageuse et ardente vous avez été ; vous saurez encore transformer le désarroi en énergie et, peut-être, un jour, en amour.— Ce jour est, en effet, peut-être arrivé. Adieu.

Jérémie se leva, prit son sac et remonta le court chemin qui conduisait à la demeure. Il embrassa du regard la vie qui semblait se réveiller alentours. Il consulta sa montre qui indiquait dix-huit heures dix. Il sortit de la propriété et remonta la rue jusqu’au croisement ; c’était un bon endroit pour un commencement qui était aussi, sans doute, une fin. Le smartphone vibra dans sa poche ; l’écran affichait le prénom de son avocat, il décida d’accepter l’appel.

— C’est toi ?

— Ne t’énerve pas ! Et dispense-moi des couplets sur la protection de mes intérêts ou sur la nécessité de laisser mûrir la réflexion avant tout passage à l’acte. Je connais tes refrains et te remercie d’avance de m’en exempter.

— C’est l’ami qui t’appelle, pas l’avocat.

— Soit. J’écoute l’ami.

— Euh…

— C’est tout ?

— Fais pas le con, Jérémie ! Je cherche les mots…

— Pour une fois, oublie les arrangements de mots, au diable les arguties ! Quand l’ami a quelque chose à dire à l’ami, il le dit, simplement.

— Il n’y a donc rien à faire ?

— Il y a toujours tout à faire. Surtout en amitié.

— Tiens, c’est toi maintenant l’avocat.

— …

— OK Jérémie, j’ai compris et c’est chaque fois la même chose : tu décides et je m’aligne.

— Je ne décide jamais vraiment ; en fait, c’est la décision qui chaque fois m’emporte avec elle, comme le dernier train qu’il faut prendre, fut-ce sans billet. Lorsque je t’en fais part, il est trop tard sur le fond. Comme tu n’as pas ton pareil sur la forme, je m’adresse à toi pour que les choses soient faites avec toute la noblesse qui t’honore.

— Cette fois-ci, tu es haut sur l’échelle de Richter, les dégâts collatéraux seront importants. Sais-tu que la disparition suspend tout et pour longtemps, aussi bien le chagrin que le deuil.

— Je disparais de la circulation, je ne me suicide pas en cachette et dans le souci de nuire à tous ces satanés survivants que j’ai aimés. Au contraire, je souhaite les libérer de ma présence désenchantée. Je crois qu’il est salutaire pour chacun qu’une fin soit présentée comme une fin et non pas comme un sursis ; je vois aussi que les actes sont plus puissants que la pensée.

— Détrompe-toi Jérémie ! Les prétoires sont emplis de fantômes sur qui les faits sont inopérants. La foi est plus forte que les montagnes, dit-on.

— N’est-ce pas dramatique ? Que le destin de l’homme soit tragique suffit amplement ; est-il besoin de guerroyer tant pour ne s’affranchir que dans le néant ? Les pensées magiques continuent d’alimenter les charniers et de nourrir les avocats.

— Comme tu y vas…

— Je te demande pardon. Je donnais dans le sophisme qui n’est qu’une pensée magique plus terrible encore par son déguisement.

— Nous ne trouverons pas d’accord sur ce que tu appelles la forme.

L’avocat en avait terminé pour l’instant. L’ami parla enfin :

— Comment te sens-tu ?

— Merveilleusement bien, et je ne suis pas encore dans le vrai. Je ne saurais en effet trouver les mots exacts pour décrire ce que je n’imaginais aucunement. Je ne suis plus tout à fait moi – celui que tu fréquentes depuis si longtemps – et je m’émancipe dans ce moi du nous. C’est un peu confus et pourtant tout est si clair dans toutes mes cellules et, je le devine, dans celles de Mathilde. Je me dis parfois qu’elle est ma part manquante comme je suis la sienne ; réunies elles sont le monde. Quelle prétention, me diras-tu. Et pourtant pas du tout, je suis en dessous de la vérité qui n’a pas besoin de notre compréhension pour être.

— Je te sens prêt et j’ai peur. Je ne saurais dire pourquoi ni pour qui. Tu as de la chance, Jérémie !

— Appelle cela comme tu veux ! Quant à moi, j’appelle cela l’amour.

(à suivre…)

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