Cinquième

« Vorüber ! ach, vorüber !

Geh, wilder Knochenmann!

Ich bin noch jung, geh, Lieber!

Und rühre mich nicht an ».

« Gib deine Hand, du schön und zart Gebild’

Bin Freund und komme nicht zu strafen.

Sei gutes Muts! Ich bin nicht wild,

Sollst sanft in meinen Armen schlafen »

Sous ses aspects rugueux, un peu vulgaires, la logeuse était une grande connaisseuse de Schubert. La table du petit-déjeuner était richement dotée ce matin. Madame était assise dans un fauteuil Louis XIII, la tête en arrière et les yeux mi-clos ; on aurait dit la Médicis se préparant à une grande colère. Guendune, le majordome tibétain, manquait au décor habituel.

— C’est pour la Jeune Fille que vous avez été ou pour la Mort qui approche que vous vous êtes pareillement apprêtée ? ricana-t-il sur le palier de la petite salle à manger.

Elle ouvrit les yeux et lui adressa un regard attristé et las.

— Pardon Hélène ! Je ne souhaitais pas vous blesser.

— Les amoureux sont perfides avec le reste du monde.

— Disons plutôt qu’ils sont parfois indélicats. Ce décor, on dirait une scène…

— …d’adieu ? C’est à toi de me le dire.

— Je croyais avoir été clair toujours, il y a vingt-deux ans, tout comme il y a quelques semaines. Vous vous étiez déclarée à l’époque, je vous avais repoussée en vous priant de renoncer à toute tentative de conquête quelle qu’elle fût. Nous avons essayé l’un et l’autre d’avoir des rapports professionnels avantageux pour nos entreprises respectives. Et puis, il y a eu cette…

— …mésaventure, je sais ! Inutile de m’y replonger.

— Je ne trouverai jamais le bon ton pour vous parler sans que cela ne tourne rapidement à la dispute. Il vaudrait peut-être mieux que nous en restions là.

Jérémie baissa la tête et quitta la pièce. Elle le pria de partager ce riche repas du matin en lui promettant d’être la meilleure des convives. Il hésita puis, haussant les
épaules, il acquiesça en la gratifiant d’un franc sourire. Elle quitta son fauteuil de douairière et s’assit en face de lui.

Elle était belle et ne faisait pas ses soixante-neufs ans. Elle avait été mariée prestement à un coquin qui l’avait mise au turbin ; le mari n’était qu’un cave dans le métier de proxénète et disparut rapidement sans laisser aucun signe de vie – elle fut déclarée veuve après vingt-six ans de procédure. Dans ce milieu, il était difficile de survivre sans quelques protections. Maligne, elle évita les mauvais pièges et finit par s’associer avec un grand escogriffe qui en pinçait follement pour cette grande femme pulpeuse et suffisamment rustique pour garder, en tout temps, les pieds sur terre. Le flandrin l’emmena jusqu’à Lyon chez son frère qui avait de la fortune et des relations. Ils obtinrent du cador, la gérance d’un hôtel très particulier. L’affaire de l’occupation de l’église Saint-Nizier avait convaincu la belle Hélène à rentrer chez elle. Persuasive, elle était revenue bien dotée ; elle acquit cette ancienne maison grand-bourgeoise sur le flanc ensoleillé d’une colline au sud-ouest de la ville. Elle avait transformé deux fois l’aménagement intérieur de la bâtisse. En 1975, la ville n’avait pas encore fait ses humanités. Pour les transgressions audacieuses, il fallait montrer patte blanche ; Hélène s’installa dans le créneau, elle avait quelques compétences qu’elle sut valoriser avantageusement. On y fit bonne chère et les chairs s’y régalèrent. L’indispensable discrétion nourrissant ce genre de commerce fut rompue une nuit de Noël où un mari abusé décida de mettre de l’ordre dans ses idées en envoyant au Diable l’épouse affranchie et son amant d’infortune ; et le chaos cessa.

Avant Pâques suivant, Hélène, qui avait déjà compris que les temps devenaient plus compliqués, plus imprévisibles, inaugura la réorientation de sa petite entreprise par des transformations importantes de l’aménagement et de la décoration intérieure de l’édifice. Les pensionnats ne répondaient plus aux demandes croissantes de
logements pour les étudiants étrangers. Cinq studios furent bientôt aménagés pour de jeunes adultes ; elle avait opté pour l’accueil d’universitaires plutôt que de bacheliers mal dégrossis. Des amis bien placés lui fournirent les cinq premiers candidats pour la rentrée ; « que des garçons », avait-elle décrété, « et sachant s’exprimer en français, s’il vous plaît ! ». Quatre Sud-Américains défirent leurs valises à la mi-septembre alors qu’un Indien devait les rejoindre début octobre. En fait d’Indien, il avait été recommandé par un vieil ami journaliste, grand spécialiste de l’Asie ; le jeune homme avait déjà vingt-six ans et ses études étaient financées par un groupe de soutien aux exilés tibétains : il se prénommait Guendune. Son inaptitude à l’étude universitaire et sa timidité paralysante le mit rapidement en situation de dépression abyssale. Hélène appela son parrain journaliste qui la pria de prendre en charge à sa manière le jeune inadapté. Ni mère ni infirmière elle tança l’inadapté de se ressaisir ou de prendre ses cliques et ses claques et de rejoindre ses cimes himalayennes. Ne l’ayant plus vu de la journée, elle cogna à la porte du studio et, sans réponse, essaya la poignée qui retira le pène de la gâche. Elle le vit, étendu à terre parmi plusieurs boîtes de médicament et deux bouteilles de mauvais vin rouge quasi vides. Au nom de leur vieille complicité du temps où il fréquentait assidûment sa demeure, le vieux médecin accepta de procéder sur place à un nettoyage complet du système digestif ; au bout d’une semaine, elle présenta le programme au jeune rescapé d’outre-tombe. Elle allait l’adopter – on lui avait dit qu’une écrivaine globe-trotter en avait fait de même d’un lama tibétain majeur – et lui enseigner la vie, toute la vie. Guendune était devenu sa rédemption secrète.

— Elle est comment ? Je veux dire…

Il arrêta le mouvement de ses mâchoires et la regarda en coin. Il n’y discerna aucune malignité, juste une façon de relancer la conversation de manière badine, sinon complice. Il relâcha la tension qui figeait son regard.

— Elle est partout où je cherche quelque chose de ma vie. Elle est ma part perdue, certainement ma part belle. Elle ne s’additionne pas, elle ne se soustrait nullement, elle échappe aux mathématiques ou bien elle est le zéro et l’infini. Réunis nous échappons à la pesanteur.

— Elle t’a envoûtée, parbleu !

— Et pourtant pas. J’avais confondu longtemps l’amour avec ses simulacres et je ne parle pas ici des aventures amoureuses plus ou moins réussies qui font partie de l’éducation sentimentale et de l’initiation aux pratiques érotiques. Par simulacres de l’amour, j’entends ces belles rencontres qui nous font perdre la raison et qui font bourdonner le bas ventre, qui procure le vertige et qui, nous le découvrons plus tard, nous distraient du néant. J’ai vécu quelques très belles histoires comme celles-là ; elles ont constitué cette nourriture spirituelle indispensable qui nous permet de mentir devant le miroir. Je ne renie rien, j’ai la chance de n’avoir rien à jeter de tout ce qu’on m’a donné au nom de l’amour et du salut des doux ; je ne sais pas si j’ai été à la hauteur des dons que l’on m’a délivrés. Mais aujourd’hui, j’ai rencontré l’amour de l’autre côté du miroir.

Il s’était tu pour rejoindre l’amour là où il ne pouvait pas emmener Hélène. Il sourit, se leva et déposa un long baiser sur la joue humide de son hôtesse. « Je règle mes affaires et je passe vous dire au revoir » dit-il avant de sortir de la salle à manger.

Jérémie écrivit quelques mots à son employeur avant de l’appeler. Ils trouvèrent un terrain d’entente pour cesser avec effet immédiat le contrat de mandat qui les liait ; cela se passa plutôt bien et ils convinrent de garder le contact. La lettre à ses trois ex-partenaires du groupe qu’il avait quittés voilà sept semaines prit beaucoup de temps ; on ne résumait pas tant d’années de partage et de conjugaison à la première personne du pluriel en quelques adieux approximatifs. Un courriel synthétique permit d’orienter son avocat sur les démarches administratives à réaliser. Enfin, il reprit sa plume et fit une lettre d’amour filial à celle qui avait toujours été, sans qu’elle le sache,  son sésame dans les situations les plus piégeuses.

Le petit sac à dos fera l’affaire ; quand on part pour nulle part, il faut voyager léger. Pas de petits cailloux blancs pour un voyage sans retour. Jérémie sortit dans le
jardin, il était quatorze heure trente ; dans quatre heures il disparaîtra.

(à suivre…)

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