Quatrième

« Je rêvais d’un autre monde

Où la terre serait ronde

Où la lune serait blonde

Et la vie serait féconde »

« Je rêvais d’un autre…

— Allo !

— Jérémie ?

— Oui. Je rêvais d’un monde où tu étais moi et où j’étais toi, où nous ne savions plus très bien qui nous étions, où nous étions pourtant si bien. Et puis le smartphone a libéré sa chanson…

— Quelle heure est-il ?

— La bonne heure.

Elle se tut et pourtant sa présence emplissait tout l’espace. Le silence habité avait sensiblement accéléré le rythme cardiaque de Jérémie. Il oscillait entre deux réalités ; il avait le sentiment de maîtriser cet autre monde qu’il organisait durant son sommeil alors que la réalité tangible semblait échapper à tout contrôle. Entre ces deux états, il devait vivre ; et la vie ne semblait pas acceptable si elle se résumait à un jeu de cache-cache. L’était-elle davantage si elle se réduisait à la médiumnité ?

L’air fraîchissant de la nuit caressait son corps à nouveau détendu. Tandis qu’il laissait courir ses pensées comme les lucioles des soirées ombriennes qu’il aimait tant, elle le relança :

— Je ne te dérange pas ?

— Oh non ! Si tu savais…

— Et que devrais-je savoir ?

— Si je le savais…

Il le devinait mais ne pouvait encore se résoudre à l’aveu. Il ne pouvait s’empêcher de discréditer la grâce qui l’emportait par le truchement d’un doute rampant. Il avait rompu avec son groupe afin de renoncer à l’ennui que même le jeu de la séduction et du pouvoir ne savait plus distraire. Etait-il embarqué dans une histoire dont le seul atout était la nouveauté ? Toutes les humeurs indiquaient un état amoureux classique, pourtant tout s’enchaînait dans un bain de tendresse telle que ses sens étaient non pas anesthésiés mais détendus, joyeux. Cette rencontre ne semblait pas plus répondre à une conquête qu’à un compromis ; elle semblait ne rien valoir, ne rien prétendre, ne rien promettre. Jérémie sentait qu’il traversait le miroir, qu’il était en découverte et peut-être…

— Je t’aime, dit-il. Je n’y suis pour rien et cela me ravit absolument.

— J’arrive.

Il n’eut pas le temps de lui dire que la porte du parc était close, que l’accès à la bâtisse était soumis à la saisie d’un code ou à la détention d’une clef de sécurité, qu’une multitude de détails sans importance se réunissaient pour freiner toutes les entreprises ardentes. Il sourit et se moqua de lui, des serrures et des conventions. Il passa un short et se couvrit d’une chemise en lin. Espadrilles aux pieds, il sortit dans le jardin et se faufila au travers de la haie de noisetiers rouges et surgit dans
la ruelle déserte. Il frissonnait mais la température de cette nuit de juin n’y était pour rien.

Lorsque le cabriolet sportif présenta ses feux bleutés tout en haut de la rue,  Jérémie trotta à sa rencontre. A peine l’automobile avait-elle pu ralentir qu’il avait sauté sur le siège libre.

— Roule ! lança-t-il joyeusement en regardant au loin.

Elle essaya de scruter son visage mais la lumière était trop hésitante. Elle sourit, plissa les yeux et écrasa l’accélérateur.

Ils avaient roulé près de trente minutes lorsqu’il lui proposa d’engager le bolide dans un court chemin de terre. Le chemin s’arrêtait à une quinzaine de mètres du lac. Elle coupa le moteur ; les oreilles et les yeux eurent besoin de quelques secondes pour prendre la pleine possession des lieux. Une cabane de pêcheur avec son désordre habituel de nasses, de filets et d’objets que seuls les initiés connaissent le nom et l’usage. Sur la petite grève une barque retournée présente son ventre abîmé. De l’autre côté du grand saule pleureur, de minuscules vaguelettes tentent désespérément de se faire entendre en s’élançant contre une obèse bouée d’amarrage ; le pêcheur doit être à son travail quelque part sur le grand lac.

Jérémie avait attendu d’être totalement en résonnance avec les génies du lieu avant de faire le moindre geste ; il était prêt. Comme il était entré, il sortit du véhicule sans utiliser la portière ; il contourna le bolide par l’arrière, ouvrit silencieusement la porte de la conductrice en l’invitant à le rejoindre. Elle lui sourit et déplia sa grande silhouette un peu gauche. Il la prit par la taille et l’enserra délicatement de son bras droit tandis qu’il refermait la porte de la décapotable. Au bord de l’eau, il se déshabilla, déposa un baiser sur les lèvres tendues de la femme, se tourna vers le large et pénétra dans les eaux fraîches du lac. A moins de dix mètres du bord, il lui adressa un dernier regard avant de plonger.

Lorsqu’il refit surface une trentaine de mètres plus loin, il fit face à la berge et ne la vit plus. Son cœur avait cessé de battre ; soudain elle émergea des flots tout proches, la lune illumina son visage. Elle paraissait sublimée, l’eau lui était plus favorable que la terre ferme. Elle lui rendit son baiser et s’écria :

— Je t’aime aussi, j’en ai peur.

Ils s’embrassèrent avec fougue et burent la tasse. Ils nagèrent encore en se prenant par les yeux. Il fut le premier à sentir que ses membres ne répondaient plus très bien aux sollicitations. Il enjoignit Mathilde de le suivre. Elle atteignit la rive bien avant lui. Elle était quasi vêtue au moment où il sortit du lac. Elle lui tendit sa chemise en lin ; il s’en saisit et l’utilisa pour éponger le haut du corps. Elle ne savait plus où porter son regard et trottina vers sa voiture en lui disant d’attendre qu’elle revint. Quelques secondes plus tard, elle revint vers Jérémie en tenant un sac de sport ouvert d’où elle tira un grand drap de bain. Il s’en recouvrit en serrant l’étoffe sur sa peau, il avait l’impression qu’il reprenait un tant soit peu le contrôle de son corps. Elle posa les mains sur la serviette éponge et entreprit de lui masser les épaules. Les tremblements s’estompèrent.

Son chemisier était mouillé ; elle l’avait simplement noué sur le nombril, l’échancrure laissait entrevoir les contours d’une poitrine fière et sauvage. Il défit le nœud qui retenait les deux pans de soie et libéra son corps des dernières entraves. Ils firent l’amour longtemps. Et surent immédiatement qu’ils n’avaient jamais connu cette volupté auparavant. Le bruit du bateau de pêche s’immisça peu à peu dans leur monde. Elle éclata de rire et l’interrogea du regard. Il donna le signe du départ.

Le toit du cabriolet poussa un dernier couinement pour signifier qu’il était en place. Pour la première fois Jérémie entra dans le véhicule en empruntant la voie attendue. Il faisait jour, l’esquif accosta tandis que Mathilde fouettait les chevaux fougueux de son attelage. Le véhicule stoppa sa course devant l’entrée du parc. Il lui prit la main et demanda ses yeux ; elle était dans un état second.

— Disparaissons ! dit-il.

— Donne-moi quarante-huit heures.

— Douze.

— Douze. Alors, ici même, à dix-huit heure quarante-cinq.

(à suivre…)

Laisser un commentaire