Troisième

« O vous, les
boutefeux, ô vous les bons apôtres

Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas

Mais de grâce, morbleu! laissez vivre les autres!

La vie est à peu près leur seul luxe ici bas

Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente

D’accord, mais de mort lente»

Alors que le poste crachotait la complainte du Sétois, Jérémie se souvint des années septante et de ses rendez-vous manqués dont celui avec le trop subtil Georges. Le temps était à la guerre et ce n’était plus la guerre des boutons. La rock attitude exigeait des positions tranchées sur tous les sujets. Le refus constituait le fond de commerce des marchands de rêves : un choix par défaut, pourvu qu’il se réalise à l’encontre de quelque chose d’établi.

Jérémie avait été un enfant timide et, paradoxalement, sûr de son fait. Les grands raouts ne l’intéressaient qu’en tant qu’observateur de mouvements collectifs ; qu’y avait-il derrière pour que ces vagues s’animent, se propagent, se déchaînent, s’apaisent et, parfois, déclinent et meurent ? Traversé du sentiment de solitude – pas seulement de la sienne mais de celle de l’homme – il lui semblait inconcevable que ces multitudes s’activent pareillement et de concert. Non, il y avait un deus ex machina, il fallait l’identifier et ensuite… « on verrait bien ».

La tentation de la marge l’avait souvent saisi ; il lui paraissait pourtant qu’il n’en avait ni la compétence, ni l’audace et se rassurait en en décrivant les impasses. Il n’avait jamais découvert le chemin de cette marge, il n’avait jamais compris l’invitation de Brassens, il n’avait pas encore vu mourir Tchen.

La lutte active et l’action directe, violente, dans le ton dominant, proposait un rôle avantageux. Le groupe floutait suffisamment l’identité des acteurs tout en récoltant les fruits de la distinction que les actions symboliques fortes – ou explosives – promettaient. De plus, la discrétion sur la sélection des cibles et la préparation des missions donnait l’occasion de se frotter avec les stratèges. Le culte du secret et les rites associés créent les conditions d’un imaginaire sans borne et d’une pensée magique. Jérémie était diablement efficace au sein des deux organisations qu’il avait infiltrées pour son seul compte. Puisque la marge se refusait à lui, la singularité de ses engagements serait un engagement pluriel ; dès lors que la place qu’il avait demandée lui avait été refusée, il serait partout où on le l’attendait pas. Jérémie prit l’habit de celui qu’on a besoin et qui passe son chemin dès lors qu’il a accomplit son office.

Une nuit de mission, alors qu’il repérait une dernière fois les lieux de son immédiat forfait, il reconnut, assis sur une bille de bois séché et fumant une pipe doucereuse, son professeur de mathématique. Jérémie ne brillait pas spécialement en matière de résultats scolaires ; il estimait unilatéralement que l’école ne l’avait pas mieux accueilli que la vie – marche ou crève – et qu’en plus elle classait ses détenus selon des critères basés sur la seule performance mnésique. En matière de socialisation, l’école faisait de petits soldats conventionnels avec les pupilles qu’elle convoquait obligatoirement. Jérémie désirait tant de cet apprentissage, il rêvait de Rousseau et de son Emile ; devant la misère des missionnaires de cette école utilitaire, il accomplissait le service minimum. L’homme à la pipe était aussi mal à l’aise que lui dans cette école pusillanime. Il tentait de faire de son cours de mathématique une sorte de « Devisement du monde », un parcours initiatique à l’aide d’une cosmogonie personnelle édifiée sur les sciences mathématiques et la philosophie. Il n’est rien de dire que Jérémie avait fait de son professeur un guide, une de ces étoiles qui l’accompagnaient toujours et partout.

« Que fait-il ici ? Pourquoi ce soir ? ». Jérémie se préparait soigneusement pour les actions spéciales qu’il exigeait d’accomplir en solo ; il y avait six jours que la date avait été fixée, quatre jours plus tard le responsable de la cellule lui avait communiqué la cible et les résultats attendus. La responsabilité des modalités opérationnelles lui était abandonnée. Il avait ses filières – qu’il n’utilisait en général qu’une seule fois – et ses méthodes pour l’approvisionnement en matériels appropriés. Pour les savoir-faire, il les avait acquis en observant les astuces et les tours de mains des artisans qu’il avait côtoyés avec son père et ses oncles. Il avait toujours été furtif, la nature de ses engagements avait affinés les fortes dispositions. Pour la première fois, un incident faisait obstacle à sa feuille de route. Jusque là les imprévus ne l’avaient jamais désarmé, il ne détestait pas l’improvisation, il l’associait à sa pratique du jazz. Aujourd’hui il avait le sentiment de se mettre en danger : une de ses étoiles s’interposait dans l’interstice qui relie – et sépare – le projet de l’acte. Quelle lecture donner à un tel signe ? Jérémie perdait son latin et sa patience.

« Il s’en ira probablement dans un instant… mais que fait-il donc ici, loin de chez lui, sans explication raisonnable ? Sait-il quelque chose ? Pourquoi lui ? ». Jérémie chercha à récupérer son barda celé à cent cinquante mètres de là en se convainquant qu’il trouverait les mots pour expliquer à ses commanditaires un report de vingt-quatre heures. Il rampa silencieusement dans la nuit.

─ Pourquoi ?

Jérémie se tapit dans un bouquet d’orties. C’était son professeur ; l’appelait-t-il ? Qui pouvait-il appeler d’autres, ils étaient seuls près de ce pont résigné et attendant son heure ? L’homme à la pipe ne s’était pas levé, il lui faisait signe en balayant l’air de son bras tranquille. Jérémie n’hésita pas longtemps et s’en vint, penaud, vers ce guide qui avait choisi de le capturer avec la fameuse question que Jérémie avait en bouche depuis toujours : pourquoi ?

─ Bonsoir. Je ne savais pas que vous étiez un adepte des promenades nocturnes en de tels lieux.

─ Balivernes !

─ Pardon ?

─ Sottises, disais-je. C’est toi qui me donnes ces rendez-vous ridicules et puérils.

Il avait parlé avec ce ton inimitable et ce faciès unique que ses élèves redoutaient avec délices. Moqueur, c’est certain. Piquant souvent. Aimant toujours. Enigmatique. Une petite écume séchée à la commissure des lèvres pour vous signifier que le temps est son ami et que la parole est abondante et leste. Des yeux d’enfant qui furètent tous azimuts et un regard qui fait la paix, une tronche comme on en déniche rarement.

─ Puérils peut-être…

─ Tiens, voilà l’arrogance maintenant. Je ne te connaissais pas si fragile.

─ Que faisons-nous ? On fait sauter ce satané pont ou on se jette à l’eau depuis son parapet ?

─ Que proposes-tu ?

─ Le grand saut. Dans la rivière ou dans un autre abîme que vous me proposeriez. Alors, vous qui savez, orientez-moi et qu’on en finisse.

Jérémie n’avait jamais envisagé de se mettre pareillement en péril. A son grand étonnement, il manifestait une grande agressivité et un désir cruel d’en découdre.

─ Tout doux ! J’ai fait ce déplacement parce que j’avais la certitude que la rencontre allait être exceptionnelle. Cette fois encore, je me suis trompé. Dommage…

Il mit sa pipe dans la poche de son traditionnel veston en velours côtelé marron et se leva. Son visage indiquait tout à coup une lassitude qui agrégeait toutes les déceptions et les déconvenues d’une vie qui n’en manquait pas. Malgré la pénombre, il semblait à Jérémie que l’homme avait pris mille ans.

─ Pardonnez-moi… Je ne voulais pas être désagréable. J’ai besoin de vous.

Il avait murmuré ses derniers mots dans une barbe qui lui donnait un âge qu’il n’aurait peut-être jamais.

Le professeur se retourna et fit signe à Jérémie de lui emboîter le pas. Ils marchèrent côte à côte le long du chenal sans mot dire. Arrivés au pont suivant, Jérémie hésita à suivre l’homme qui avait rallumé sa pipe dans la traversée, à découvert, de ce pont large et récent.

─ Pourquoi d’aucun s’attaque à de vieux ponts en fin de vie plutôt qu’à un pont comme celui-ci, fort et vigoureux, avec son béton bien armé. Ne dit-on pas qu’il n’y pas de gloire à vaincre sans péril ?

─ Vous m’avez appris, Monsieur, à tordre le coup des sophistes qui réduisent le réel à leur propre désir d’une réalité accordée à leurs intérêts personnels.

─ Oublions donc le dicton. Aventurons-nous plutôt dans champ sauvage de nos choix.

Ils reprirent leur marche sur les sentiers de la vanité et de la valeur des actes, des bravades et du trouble de l’homme devant la nudité de sa condition. Et puis, le vieux professeur le prit dans ses bras dans une accolade qui ne cessa point lorsque les corps se séparèrent pour reprendre le cours de leurs chemins personnels.

Jérémie revint sur ses pas, récupéra son dangereux attirail, se glissa sous le tablier de ce pont neuf qu’il gratifia d’une charge irrésistible. Les fils raccordés, Jérémie sortit sa petite batterie et mit le feu aux poudres.

Le pont neuf était irréparable. Jérémie avait changé l’objectif pour sa sortie de l’action directe. L’école était finie avec cet examen spécial. Jérémie emprunta un raccourci vers l’apprentissage d’un autre monde.

(à suivre…)

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