Second

« Refais le monde

Rien qu’une seconde

La vie l’amour la mort

On verra bien

La vie l’amour la mort

C’est pour demain… »

La scène noire est déserte. Seul et transi, Jérémielaisse vibrer l’invitation chantée dans sa tête et dans son cœur. Lequel choisir ? Y a-t-il lieu de choisir ? Verra-t-on plus clair demain ?

Depuis le retour de sa dernière retraite – ainsi appelait-il ses périodes de décrochement du fil conducteur de la vie qu’il croit choisir ou accepter – il sait qu’il est entré en rupture. Rompre avec quoi ? Avec qui ? Comme toujours ce sera avec lui-même, et comme toujours la recherche des signes sera patiente avant que l’évidence ne se manifeste et s’impose. La rupture sera consommée et défileront, en de grotesques cortèges, cris et chuchotements, récriminations et soulagements,
incompréhensions et encouragements. Tardive mais garantie viendra la révolte – ou l’abattement, c’est à ce moment-là pareil – de  celui ou celle qui découvre un bout de sa vie dans les événements qu’un autre écrit et publie unilatéralement ; qui seront les « victimes » cette fois-ci ?

Jérémie savait une chose de lui : il ne tentera jamais d’emprisonner le temps ni de le séduire durant mille eu une nuit afin de retenir les êtres et les émotions qu’il chérit. Cette fatalité, il ne la vivait pas comme un drame mais comme un donné. Il y avait lieu, à son sens, d’accepter ce don et d’en faire le meilleur usage ; l’usage de soi ou l’usage du monde, c’était toujours des tentatives pour donner du sens à notre impossible et nécessaire relation au monde qui nous contient, nous ignore et  ne nous attend pas.

L’artiste avait fait l’artiste. Il avait été à la hauteur de son rang ; sans surprise, il avait encore une fois surpris son monde. Jérémie le considérait comme un frère même s’il ne lui avait jamais adressé la parole. Ou plutôt comme une étoile amie, toujours prête à vous indiquer la route et faisant fi des nuages et autres brumes chagrines, elle était simplement la bonne étoile qu’on voit encore les yeux bandés. Il partageait avec l’artiste une soif irrépressible de subversion ; bien sûr les modalités ne les réunissaient point mais l’un et l’autre inscrivaient leur action subversive à partir du réel trivial et désespéré. « La vie l’amour la mort, On verra bien… » résonnait dans sa boîte crânienne alors qu’il cherchait un signe de courage emprisonné dans ses cellules ; « La vie l’amour la mort, C’est pour demain… » mais c’est déjà demain. Jérémie se leva dès que le mécanisme combinatoire urbain fût réactivé. La pause avait été courte mais décisive. Il prit le chemin qui en quelque sorte l’attendait.

Les premiers pas le conduisirent vers le petit groupe qu’il protégeait depuis longtemps. La complicité qui avait réunit ces êtres avait fait place, selon Jérémie, à une habitude confortable qu’il vivait avec difficultés. Complice, il l’avait été assurément ; était-ce l’amour, l’amitié, la communauté d’intérêts ou les circonstances, il ne pouvait le dire. Ce qu’il savait, c’est que depuis quelques années le débat avait fait place à l’acrimonie, la suggestion avait reculé devant la requête, l’accord avait cédé face à la querelle. Et puis surtout, il n’y avait plus ce rire permanent qui faisait le ciment du groupe ; où qu’ils se trouvaient, ils croisaient leurs regards et savaient qu’ils étaient unis, qu’ils avaient en partage ce rire salutaire sur tout, sur tous et bien entendu sur eux-mêmes. Oh ! il y avait bien quelques rites sacrificiels reproducteurs où, à l’aide de stupéfiants produits et quelques exercices érotiques névrosés, le groupe remettait un peu d’hélium dans le ballon avant qu’il ne s’égratigne sévèrement. La peur de se poser est plus forte que le désir de voler encore ; alors on survole comme on survit, aveuglément. Jérémie s’était longtemps dit que c’était de sa faute puisque chacun s’évertuait à le « customiser » aux exigences de l’appartenance au groupe, à lui assurer une sorte de maintenance évolutive. Il ne se souvenait d’aucun serment ; il en eut d’ailleurs été incapable tant il savait depuis toujours que serment et parjure vivent en couple inséparable. Et puis le conformisme déguisé en originalité prometteuse produit de confortables bobos. Les vingt-sept jours de marche en solitaire de Brest à Lorient par le chemin côtier ont été douloureux pour les genoux et les pieds certes, mais aucun château de cartes n’y a résisté, aucune illusion charitable n’y a survécu. Jérémie quittera le groupe. Il mettra en œuvre tout ce qu’il croira bon pour amortir la brutalité de la rupture. Il n’y a ni faute ni haine,  Jérémie s’en va, c’est tout. Ceux qui restent se chargeront de la souffrance et réinventeront l’enfer, leur enfer.

Il les avait préparés, personne n’a souhaité y croire, personne en tous cas ne s’est mis à l’envisager, encore une crise : quelques ajustements et tours de vis et rien n’y paraîtra plus. Il les avait prévenu : « vous savez bien que je suis lent à décider et que, pourtant, mes décisions sont irrévocables car elles sont déjà dans le passé lorsque je les prends enfin ». Rien n’y fit. En ce matin pluvieux Jérémie fait son baluchon maudit devant un groupe médusé. Il a le cœur lourd de ne pas être capable de se faire comprendre pour ses actes et pour ses véritables motivations ; comme souvent, il se persuade que le temps travaille pour lui, et pour la paix des esprits tourmentés. Les invectives ne le retiennent pas plus que les suppliques ; l’âme est légère.

Cela fait quelques semaines qu’il est installé dans une petite pension dont il avait connu la taulière autrefois au sud-ouest de la ville. Jérémie est le seul client ; c’est au nom des relations professionnelles passées que la propriétaire a accepté d’ouvrir à la location un petit studio sur jardin. Madame a insisté pour que le petit-déjeuner soit pris à sa table en compagnie de son vieux majordome tibétain ; ainsi fut-il requis, ainsi fut-il promis. Jérémie sourit à l’évocation des questions qu’il s’était posées il y a plus de vingt ans sur les agissements de cette femme autoritaire et indépendante. Elle le regarda en coin et lui dit qu’il était décidément incorrigible avec ce sourire moqueur et, lui semblait-il, accort ; il acquiesça dans un grand éclat de rire qu’elle prolongea avec gourmandise.

Dans sa lutte contre la morosité ambiante au travail, il se décida à couper ses journées par de nourrissantes promenades dans les parcs de la ville et de ses alentours. Plusieurs fois déjà, il lui est arrivé de croiser, de près ou de loin, une femme pressée en quête de l’accident pouvant enfin l’immobiliser un instant. C’est en tous cas le sentiment qu’il eut la première fois qu’il la vit trébucher et se reprendre à la suite d’une rencontre impromptue avec l’une des souches du grand hêtre qui bordait le sentier pédestre. Il lui avait semblé qu’elle suivait un chemin tracé à dix mètres du sol tant son menton était haut levé. Pendant quelques secondes Jérémie pensa que, peut-être, elle ne touchait pas vraiment le sol jusqu’au moment du rendez-vous de la chaussure gauche et de la racine libertaire. L’hypothèse qu’elle fût malvoyante lui traversa l’esprit, les lunettes foncées qui protégeaient ses yeux ne l’en dissuada pas. Avant qu’il pût la rejoindre, elle se rétablit, ajusta ses lunettes et s’en fut du pas rapide de celle qui a échappé à un flagrant délit.

Le mois suivant, Jérémie avait décidé son employeur de le laisser travailler dans un endroit calme qu’il aimait fréquenter lorsqu’il se consacrait à certaines formes de réflexion. L’arboretum n’était qu’à vingt petites minutes de moto. Vingt grosses minutes supplémentaires de marche et il était paré pour vaquer à rédaction d’un mémoire sur une règle institutionnelle tombée en désuétude. Quelques retraités en petits groupes disputaient les chemins étroits aux quelques dames qui  promenaient leurs grands chiens en alerte. Peu avant 17 heures, alors, qu’il cherchait les mots pour clore le second chapitre, un petit cri suivi d’inaudibles onomatopées lui fit lever la tête : de l’autre côté du petit plan d’eau, il reconnut immédiatement la femme qui retirait sa chaussure gauche trempée de l’étang à nénuphars. Depuis l’incident de la souche, il l’avait croisée deux fois dans les parcs de la ville à l’heure où le soleil bombe le torse ; ils s’étaient salués, sans plus, juste assez pour s’en souvenir. Il laissa son ordinateur portable sur le banc qui l’avait supporté depuis cinq heures et la rejoignit. Ils se dirent des banalités pour que l’instant ne s’enfuie pas en emportant l’émotion clandestine qui les troublait. Il l’invita à s’asseoir sur « son » banc public dans l’attente que chaussure et pantalon sèchent au contact de cet amical ce soleil de juin. Ils firent plusieurs fois le tour du monde avant qu’elle ne lui fasse part de son trouble sans pareil. Jérémie la regarda au fond de son âme et puis il lâcha gravement : « parce que cela est! ». Ils firent ensemble le parcours vers le parc à véhicules qui semblait trop court ce soir ; en chemin, la main droite de Jérémie frôla la main gauche de l’inconnue qui n’hésita pas à la saisir pour prolonger le vertige.

(à suivre…)

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