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Archive pour septembre 2011

L’appel

Dimanche 18 septembre 2011

Cela s’imposait, il fallait prendre la plume. C’était indispensable, l’ultime recours. Ses dispositions à écouter sans juger l’avaient installé dans une situation somme toute confortable même si elles l’avaient fatalement isolé. Tant isolé. Il fallait se relier et donc écrire, cela lui paraissait l’unique alternative à l’assèchement intérieur qui, aujourd’hui et par la médiation d’une improbable rencontre, lui oppressait l’âme. Il entrevoyait la démarche non pas comme une cure, une hygiène psychanalytique mais plutôt comme une mort à lui-même et une renaissance telles qu’il les avait toujours envisagées, parfois approchées et modestement bricolées à petite échelle. 

Cette fois-ci, son bas-ventre témoignait du vertige qui le tenaillait non sans plaisir et le poussait délicatement, amicalement même, dans le vide de sa mort symbolique toute proche.  En fait, tous les indicateurs étaient à l’orange ou au vert ; il fallait y aller. Son voisin philosophe le retenait et l’excitait à la fois.     Va jusqu’à ton néant, aime-le. Il t’aidera à être à nouveau, à découvrir la joie. 

    Tu le sais camarade, j’ai une conscience aiguë du tragique de la condition humaine. Alors, l’approche que je peux avoir de la joie est tout à fait désespérée.     Justement ! Tu es quasi prêt. 

    Quasi ?     Il te reste, c’est certain, un gros travail d’élagage. Autrement dit, il est temps que tu passes à tes actes de clarification. 

Son ami philosophe connaît peut-être la vérité, mais le chemin ne lui est pas plus familier ; pourtant il devine que l’écriture peut lui permettre de poser ces actes de clarification. Il n’était évidemment pas écrivain et ne le serait jamais. Trop conscient de la distance qui le reliait à l’art de l’écriture, notre homme se montra raisonnable et se résigna : il fallait y renoncer. 

Pourtant, « y a-t-il modestie plus arrogante ? » se dit-il ; renoncer à une activité sous l’excellent prétexte d’absence de compétence relevait a priori de la plus élémentaire des modesties. Renoncer à écrire par défaut de son art c’était au moins confondre l’écriture et l’art d’écrire ; pourquoi écrire signifierait-il produire un chef d’œuvre. Ledit chef d’oeuvre t’est impossible, et alors ? Quel orgueil te fait croire que dès lors que tu écrirais, tu « devrais » être publié, diffusé, honoré ? Tu te crois universel et prendre un tel risque te mettrait en péril ? Débarrasse-toi du fardeau de cet orgueil enfantin et risque-toi à l’écriture ; elle pourrait constituer le chemin d’un salut, en tous cas un premier pas dans tes actes de clarification. Il fréquentait des écrivains ou plutôt des « écrivants », il ne leur ressemblait pas. Certains donnaient dans le pathétique vulgaire, parfois même sympathique et désuet, révulsés par le non reconnaissance des pédants ; leur art s’assimile peut-être à l’art du cri ou de la pose ou parfois même à celui du ridicule malgré soi. Il en connaissait d’autres qui maîtrisaient leur art mais n’avait pas de sujet ; ils finissaient le plus souvent comme critiques fielleux, souvent situationnistes, surnageant en prenant appui sur ceux qu’ils contribuent à noyer : du beau monde. 

Sinon, son philosophe d’ami tenait une prose tout à fait abordable, généreuse ; de par son propos, il était contraint à une rigueur dans la construction de l’œuvre qui jamais ne tuait le ton espiègle qui le rendait si ajusté à l’air du temps. Une chance ! il était à la mode et la profondeur du message qu’il offrait trouvait un écho dans le bruit incessant des discours kleenex qui prévalaient dans l’espace concurrentiel de la communication moderne. Il agissait paradoxalement comme le ferait un grand silence dans les hauts fourneaux du prêt à penser ; ce silence-là faisait sens, il semblait être solide, tenir la longueur et, nouveau paradoxe, plaire ici et maintenant. Il avait un ami d’enfance, peut-être même d’avant leurs naissances respectives tant ils s’aimaient sans droits et devoirs, sans cultes ni simulacres, juste librement. A quatre mains auraient-ils composé l’œuvre ? Certes non ; les œuvres collectives ne sont que circonstancielles, commémoratives et comblent un vide qu’on n’ose tolérer ! La solitude implacable de l’homme interdit la fusion totale et réelle des cerveaux ; ce que l’amour peut atteindre le cerveau ne sait que le singer, pauvre usurpateur. Ils partageaient toutefois la passion de l’écriture, l’un dans la perspective nécessaire d’écrire « le » livre, l’autre dans l’attente tout aussi urgente de lire « le » même livre. Cet ami d’avant leur espace-temps avait commencé « le » livre,  guidé par Proust, Musil ou Joyce ; quelques coups d’essai déguisés en livres de commande avaient été publiés et salués ; était-il sur la voie ? à défaut d’être probable, c’était toujours possible. Quant à lui, il avait découvert grâce au philosophe que « le » livre n’existait pas, qu’il n’était pas même en préparation ; désespéré, il sut désormais reconnaître dans ce qu’il lisait les fragments désarticulés « du » livre universel. 

Il y avait donc péril. Le renoncement par défaut – non par choix – le guettait. Il fallait mobiliser ce qu’il lui restait de courage, écrasé qu’il était par la vision permanente de la vanité de toutes les actions qu’il pût entreprendre, seul ou en compagnie. Ce mélange torturé de complexes et de faux semblants constituait l’étoffe qui l’habillait d’un renoncement des plus seyants, un vêtement légitime et bienvenu. Pourtant un brin de lucidité lui susurrait que l’élan qui le traversait pouvait le transporter bien au-delà des barrières suspectes de l’autocensure convenue.  Certes il n’avait aucun talent particulier en matière d’écriture, toutefois il sentait bien que ce fameux élan l’avait quelques fois emporté plus loin qu’il n’eût imaginé. Il reconnaissait que lorsque cet élan s’était manifesté antérieurement, les conditions de son apparition étaient constantes. A chaque fois, un sentiment de nécessité à prêter le flanc, à s’offrir. La cause est toujours extérieure à lui-même. Le secours à l’autre, compagnon de route ou ami de fortune, démuni, blessé, paralysé par la douleur, écrasé par l’impuissance d’agir, simplement perdu, l’a souvent mis sur le chemin de cet élan où écrire constituait le témoignage sous dictée de la compassion et de la révolte qu’il ressentait au plus profond de lui-même, comme une deuxième nature enfouie dans les souvenirs d’une vieille âme pas encore totalement assagie. Plus rarement, il lui était arrivé de sentir cet élan dans des conditions plus avantageuses ; par admiration ou par amour, il avait été pris du désir irrépressible de traduire ses sentiments à travers l’écrit. A nouveau, c’étaient des circonstances qui lui faisaient oublier les obstacles. Seul, désespérément seul et ne maîtrisant pas les artifices du discours, l’écriture était déjà une forme de salut, un acte de salubrité psychologique dérisoire mais ô combien efficace et précieuse. Les destinataires de ces « mots » avaient toujours fait montre d’intérêt pour leur forme ; il recevait cet écho avec émotion mais ne pouvait envisager de pousser plus loin l’exploration de cet art ; jamais il n’avait osé le travailler, jamais il ne le ferait. A chaque fois qu’une question déterminante pour la conduite de sa vie s’imposait, il avait coutume de retarder tant qu’il pût toute prise de décision. Il ne laissait pas apparaître son trouble et puis, comme si le fruit avait mûri en une nuit, il modifiait abruptement le cap et prenait une direction qui laissait ses proches sans voix ni voie de recours. Comme à son habitude en pareille période il se réfugiait dans l’écoute de la musique – il avait renoncé à la pratiquer – de toutes les musiques. Il glissa son index sur la touche « START ». 

Deux mots d’amour

Dimanche 18 septembre 2011

De la lecture lointaine de l’Arrache-cœur, il ne m’est resté que la révélation de la confusion entre amour et protection. Je me souviens de cet amour obsessionnel d’une mère pour ses « trumeaux » – l’un d’eux se prénommait Citroën – et de sa dérive vers l’absurdité. Je n’ai aucun souvenir de l’épilogue ni même du propos du roman ; à quinze ans, ma mémoire n’a voulu retenir que ce dont j’avais besoin à ce moment-là : d’amour, sans équivoque.

Plus tard, je me suis quelquefois demandé si la conduite de ma vie relevait de l’amour ou du besoin de protéger, ce simulacre de l’amour qui relève plutôt de la séduction ou de la quête ; protéger l’autre c’est un peu le piéger pour requérir sa reconnaissance à défaut de son indéfectible amitié. Les réponses manquaient souvent au début, même si je me disais tout haut que seul l’amour m’habitait, tout bas je devais bien confesser que la passion d’être autant aimé au dehors qu’au nid originel mobilisait bien des énergies, invitait à d’étranges desseins.

De cette passion, puisque il faut bien nommer ainsi cette emprise complète sur la volonté, que puis-je préciser ? Qu’elle fait souffrir, c’est un truisme. Mais elle semble tant promettre, qu’il est impensable de s’y soustraire. Comme souvent, nous nous arrangeons avec l’idée que nous voulons nous faire de nous-mêmes et, plus encore, avec l’image que nous voulons imposer. Cette image est si nécessaire pour distraire l’autre de notre peur, de notre vacuité. La vie est difficile dès le premier jour et nous ne sommes pas armés, nous demeurons d’éternels prématurés sans cesse à la recherche d’une protection. Et puis, il y a cette concurrence reptilienne pour la conquête d’un territoire exclusif d’expression du moi.

Aîné d’une fratrie de cinq, puis six enfants, j’avais l’énorme avantage du pionnier qui bénéficie du choix le plus étendu ; une fois installé, les viennent ensuite doivent faire preuve de vigueur et, peut-être, d’imagination pour trouver, faire ou inventer leur place. Le nid familial offre la protection nécessaire à l’épanouissement de chacun pour autant que l’espace imaginaire que présente cet asile ne soit pas clos. Ou alors, le sentiment d’erreur d’aiguillage s’imposera insidieusement pour le plus grand désarroi de chacun. La découverte prudente d’abord, puis toujours plus téméraire du monde extérieur au nid me conduisit vers des choix altruistes espérais-je sincèrement ; l’étaient-ils vraiment ? Il me semble que cette sincérité suffisait à leur fondement alors que, plus vraisemblablement, j’agissais dans la hantise de ne pas être aimé. Les besoins de reconnaissance autant que de distinction ont dicté les règles d’orientation du chemin que je sentais devoir tracer. L’inconnu, et la peur qu’il suscite, seraient vaincus par la grâce de l’engagement vers l’autre, pour l’autre, et si possible avec l’autre. Ainsi, les valeurs de générosité et d’humanisme – des valeurs de gauche, me semblait-il – offraient une solide boussole pour avancer dans cette vie difficile et ce monde qui ne m’attendait pas. De très opportunes et heureuses rencontres m’ont permis de tenir un cap : l’engagement et la disponibilité de tous les instants me permettaient d’être dans le monde – j’avais la chance que chaque hiver les capitales européennes expédiaient leurs résidents les mieux dotés vers les montagnes enneigées où nous pouvions les cueillir à défaut de toujours savoir les accueillir – sans me perdre tout à fait.

La sécurité reçue au nid, l’assurance acquise en chemin et, probablement, la position qui m’était accordée m’ont rapidement inscrit dans un profil de protecteur plutôt que de provocateur – que j’aurais secrètement aimé être. Cette image et les comportements qui tendaient à la figer me gratifiait d’amitiés solides et loyales ou au moins d’admiration ou de respect. Au fond de moi, toujours la question de savoir si j’aimais véritablement mes congénères ou si je cherchais plutôt l’amour de ceux-ci me collait à la conscience; à chaque fois je me disais que la mère des trumeaux de l’Arrache-cœur n’aimait personne sinon peut-être elle-même, que l’obsession de protéger ses enfants chéris ne relevait pas de l’amour engagé mais de l’amour du collectionneur pour les objets qui lui sont totalement assujettis. Primat de la protection et primauté de la possession.

Aujourd’hui, je me sens plus serein, plus heureux certainement. Je ne ressens plus le besoin de me soumettre à la question de savoir si je guide ma vie avec amour ou si je l’use à chercher cet amour. Etre ou avoir ? J’ai choisi, ou plutôt j’ai réalisé qu’il n’y avait pas à choisir. Le besoin de me construire un passé, une mythologie à la hauteur de mes ambitions ou de mes concurrents, ce trouble m’a quitté définitivement ; le réel est plus beau que le rêve et il sait me combler à chaque instant. Oh ! bien sûr, il demeure quelques glissades que la vanité agonisante réclame encore, mais ce ne sont que scories oubliées qu’il s’agit d’aimer et d’accompagner vers une fin paisible.

L’Arrache-cœur de Boris Vian n’a vraisemblablement que peu de parenté avec « mon » Arrache-cœur. Il a pourtant constitué une de ces rencontres opportunes et heureuses qui donnent sens à la trajectoire que j’ai empruntée jusqu’ici et qui me conduiront là où j’aurai toujours fantaisie d’aimer pour rien, parce que cela est, ici et maintenant.

Pierre Constantin